Critique de "Le radieux séjour du monde", par Marie Budon , Classe 5B du Lycée Collège de la Planta
mercredi 19 juin 2013
QUAND LES MOTS ILLUMINENT L'OBSCURITE

Théâtre Les Halles, Sierre. Jean-Louis Johannides présente un tout nouveau spectacle Le radieux séjour du monde, adaptation du roman Entre ciel et terre de Jón Kalman Stefánsson.

Des spots lumineux braqués sur des spectateurs aveuglés, un plateau vide et noir. Lentement, une silhouette s'avance vers le rivage, nous rejoint dans la lumière, s'exprime. Les chuchotements se taisent dans la salle. On nous raconte une histoire. Les mots nous enveloppent, résonnent de toutes parts. Le spectacle, première adaptation du roman à succès Entre ciel et terre de l'Islandais Stefánsson nous plonge dans une histoire vieille d'un siècle. Nous sommes dans le Grand Nord. Quatre acteurs racontent la vie de pêcheurs islandais luttant pour leur vie et contre les éléments. Lors d'une sortie en mer, Bárður, pêcheur à la morue trop occupé à retenir des vers du Paradis Perdu de Milton, oublie sa vareuse. Une erreur qui lui coûtera la vie. Commence alors le voyage initiatique du gamin, son meilleur ami, contraint de rapporter le livre maudit à son propriétaire.
« Lire des poèmes vous met en danger de mort ». Le roman de Stefánsson est une réflexion sur le pouvoir et l'inutilité des mots. Réflexion que le metteur en scène tente de recréer au théâtre. Tout d’abord, Johannides n’a pas choisi de monter une pièce de théâtre figurative. En effet, les acteurs n’incarnent pas les personnages du roman, mais narrent simplement leur histoire au public. Leurs mots sont directement destinés au spectateur, libre d’en faire ce qu’il veut. À la poésie s’ajoutent des effets de son et lumière, qui recréent une ambiance glaciale. Les bruits de la mer nous submergent, les mots résonnent plus fort dans l'obscurité.
La mise en scène est sobre, épurée. Le seul élément de décor est une banquise en bois rattachée au gradin, sur laquelle les acteurs immobiles nous donnent le texte à entendre. Jean-Louis Johannides explique avoir voulu créer un spectacle sur deux plans, la salle est ainsi partagée en deux espaces: le gradin, où se joue l'intrigue narrative, et la scène, espace de projection de l'imaginaire du spectateur. Les acteurs s'approprient le gradin, s'incorporent à la masse du public, tentent par les mots de mettre les ténèbres en mouvement, de susciter le questionnement d'un spectateur parfois dérouté de se retrouver dans une obscurité et un silence complets. Laisser place à la réflexion, et chuchoter le texte à l’oreille du spectateur, laissant celui-ci faire son propre chemin. « On ne voulait pas être dans l'illustration, ni donner au spectateur un simple rôle de consommateur, mais lui laisser une proposition ouverte », explique Jean-Louis Johannides. Le metteur en scène nous propose donc un spectacle totalement immersif. Les bruits, légers comme assourdissants, les jeux d'ombres et de lumière plongent le spectateur dans un autre univers. Comme les personnages du roman, on se sent réduit à un être minuscule et insignifiant face aux éléments, face à l'inconnu que représente le plateau noir et vide. Où est la place de l'homme dans ce bruit, dans cette obscurité qui l'engloutit? L'ambiance est parfaitement sentie par le metteur en scène et retransmise au public de manière originale et marquante. Un tonnerre de vagues qui fait froid dans le dos, qui prend aux tripes; le spectateur est comme soumis aux forces de la nature toute puissante. La terreur ressentie par les marins partant vers le large nous rappelle nos propres peurs, nos propres faiblesses, notre impuissance. L'obscurité nous ramène à notre propre part d'ombre.
Au-delà du silence, il y a la poésie. Une partie du roman de Stefánsson a été coupée, un choix de mise en scène plutôt judicieux qui permet d'éviter les longueurs d'une deuxième partie beaucoup plus dialoguée. L'intensité poignante des forces de la nature étant le point fort de l'adaptation, on imagine mal une deuxième partie centrée sur les personnages, on risquerait d'y perdre le spectateur! Ainsi, si la force du texte de Stefánsson vient de sa plume, celle de l'adaptation de Johannides est dans la création d'une ambiance unique. Malgré l'utilisation de certains mots islandais, on ne se sent pas en Islande, mais plutôt dans un espace limbesque, vague, atemporel. Un espace qui correspond à l'entre-deux monde du narrateur défunt de l'œuvre de Stefánsson. Toutefois, les lecteurs qui ont apprécié Entre ciel et terre regretteront peut-être l’absence de certains passages du roman (la marche du gamin par exemple, évoquée très brièvement). Le récit perd aussi son côté initiatique, les liens entre les personnages semblent défaits. On a parfois même l'impression étrange que le spectacle aurait pu fonctionner avec un autre texte, puisque les passages qui rendent le roman de Stefánsson si particulier ne sont pas gardés; la plume de l'auteur semble passer au second plan. De plus, le metteur en scène avoue avoir dû laisser de côté de très beaux passages philosophiques en raison de leur ton un peu trop moralisateur. Le but n'est effectivement pas de donner des leçons ni de rajouter une lourdeur inutile au spectacle. L’immersif prime donc sur le narratif.
Il y a des mots qui ne peuvent se dire en pleine lumière, Jean-Louis Johannides l’a bien compris. Si le spectacle ne nous offre pas de véritable révélation, il reste un moment unique partagé avec des acteurs troublants et lumineux, toujours justes dans leur interprétation. En sortant de la salle, on croise des spectateurs à peine sortis de leur torpeur, des mots résonnant sûrement encore dans leur esprit. Marie Budon

Critique de "Le radieux séjour du monde", par Jessie Vergères, Classe 5B du Lycée Collège de la Planta
mercredi 19 juin 2013
QUAND L'IMMENSITE DES COTES ISLANDAISES NOUS LAISSE SEULS FACE A NOUS-MEMES

CRÉATION. Jean-Louis Johannides s’empare du roman Entre ciel et terre de J. K. Stefánsson pour en créer son adaptation, Le radieux séjour du monde. À voir au TLH.


"Ceux qui habitent dans cette vallée ne voient que des fragments du ciel. Ils ont pour horizon les montagnes et les rêves. ». Les mots de Stefánsson résonnent dans notre tête en entrant dans la salle de spectacle, et avec eux monte en nous l’impatience de les réentendre. Spectateur naïf, on s’attend presque à sentir le souffle glacial du vent islandais dans la nuque, mêlé au bruit de la mer et à l’odeur du poisson. Mais rien ne se laisse percevoir pour l’instant. La scène est d’un noir impénétrable. Seul persiste l’éclairage à peine suffisant pour trouver une place sans piétiner le décor représentant le rivage, lieu d’où les morts vont nous raconter leur histoire, et qui déborde de la scène jusqu’à se confondre avec les gradins.

Quatre comédiens, trois femmes et un homme, prêtent leur voix tantôt au narrateur défunt, tantôt aux pêcheurs à la morue et à leurs femmes, tous sortis du roman Entre ciel et terre de Jón Kalman Stefánsson. Des personnages condamnés à subir les caprices de la mer, puissante et indomptable, ainsi que les rudesses de l’environnement islandais, avec les mots comme seules armes, à la fois si forts, si insignifiants, et parfois si dangereux. Bárður en fait l’expérience, lui qui oublie sa vareuse en partant en mer tant il est appliqué à retenir les vers du Paradis Perdu de Milton. Le froid n’a aucune pitié et ôte la vie au pêcheur ; son meilleur ami, le gamin, se retrouve seul, sans raison de vivre. Il décide alors d’entreprendre le voyage périlleux qui lui permettra de rendre le recueil de poésie à son propriétaire, un vieux capitaine aveugle.

La mise en scène de Jean-Louis Johannides se veut intime et sans aucun artifice. Les déplacements sont moindres, les dialogues réduits à l’essentiel pour la compréhension de la trame. Les acteurs viennent parfois se mêler aux spectateurs en les rejoignant sur le rivage placé face à la scène, là où sont ceux qui ne partent pas en mer, ceux qui restent, qui observent. Pas de pathos, pas de surjeu voire pas de jeu du tout. Juste trois femmes et un homme au service du texte, lanceurs de mots dans l’espace sombre. Ce soir, l’obscurité complète annonciatrice du début imminent du spectacle ne cèdera jamais complètement sa place à la lumière. Au sens propre comme au sens figuré, puisque rien ne sera résolu : les pêcheurs islandais ne trouveront pas comment exercer une quelconque influence sur la mer, les étendues et le froid. Les morts venus nous raconter cette histoire ne trouveront pas la sortie des limbes dans lesquelles ils sont emprisonnés. Le gamin n’élucidera pas toutes les énigmes existentielles qui le tourmentent. Le spectateur lui-même n’aura pas toutes les clés du spectacle, tant l’espace pour les réflexions de chacun est important dans la mise en scène de Johannides.

En effet, l’histoire de ces pêcheurs n’est qu’un point d’appui pour une réflexion bien plus large, à la fois universelle et inscrite dans chacun. Le metteur en scène voit l’obscurité permanente de la scène comme un écran pour les mots, mis en mouvement à l’aide de jeux scénographiques visuels et sonores, un écran qui laissera également une grande place au vide, au silence, au rien. La démarche de Jean-Louis Johannides s’inscrit en opposition à l’orientation tragique que prennent nos vies dans le monde actuel, ne nous laissant pas le temps de réfléchir, de penser ou de prendre position, nous considérant comme simples consommateurs de tout, même d’art. Il propose ici un espace artistique dépouillé ; c’est au spectateur de le remplir et de s’y confronter, à lui de faire face au rien et au silence pour qu’ils lui apportent quelque chose. Sa volonté claire de ne pas prendre parti ou de ne pas choisir les passages « philosophiques » du roman, par peur de devenir moralisateur, met le spectateur au centre de sa mise en scène.

Le radieux séjour du monde a l’immense mérite d’être un spectacle qui estime son public. Malheureusement, après avoir expérimenté la richesse du roman et la beauté de la plume de Stefánsson, on est déçu. On aurait aimé entendre ces passages si poétiques et mystérieux du gamin réfléchissant sur la vie. On aurait aimé voir de face ces acteurs nous réciter la prose lumineuse de Stefánsson. On aurait aimé sentir la puissance de Bárður vivant, le percevoir, plus encore que l’entendre parler. Un spectacle qui sacrifie la beauté du geste et des mots sur l’autel de la réflexion intérieure et de l’invitation à la pensée est-il encore un spectacle ? La question mérite d’être soulevée, même si la difficulté de trouver le dosage parfait entre affirmation et suggestion est l’un des dilemmes fondamentaux de l’art. Johannides se justifie en prônant un théâtre non-moralisateur ; mais alors comment appréhender la morale si personne ne nous la propose ?

Il semble impossible de saisir la profondeur de la démarche en une heure de spectacle ; les éclairages du metteur en scène sont d’ailleurs bien plus riches que le temps passé dans le théâtre. Plus qu’un spectacle à voir, Le radieux séjour du monde est un spectacle à comprendre et à s’approprier.

Jessie Vergères
Critique de "Le radieux séjour du monde", par Luca Rizzello, Classe 5B du Lycée Collège de la Planta
mercredi 19 juin 2013
LE MONOTONE SEJOUR DE JÓN CALMANT

La Compagnie En déroute propose une lecture d'Entre ciel et terre, livre de l'auteur islandais Jón Kalman Stefánsson, au Théâtre Les Halles à Sierre : verdict.

Une fois dans le hall d'entrée et nos tickets reçus, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer une dizaine de poissons en plâtre nous guidant vers la scène où le spectacle est sur le point de commencer. A l'instar du plat du jour, ceux-ci ont été préparés spécialement pour l'occasion. Ces petits détails peuvent sembler anodins mais ils sont toujours une manifestation très appréciable du cœur mis à l'ouvrage. Nous suivons donc ces vertébrés aquatiques à branchies de plâtre avec l'espoir de ne pas nous faire piéger par ce stratagème, telles les victimes d'un myctophidae (plus communément connu sous le nom de poisson-lanterne) . Nous trouvons nos sièges, sommes priés d'éteindre nos téléphones portables, avons droit à quelques mots des directeurs du théâtre puis les lumières s'éteignent. Pour de bon.
Le radieux séjour du monde, ce titre ne vous dit peut-être rien et pour cause : il s'agit en fait d'une adaptation du roman Entre ciel et terre de Jón Kalman Stefánsson. Mettre un tel livre en scène est un pari risqué. En effet, il ne s'agit pas d'une histoire remplie de dialogues et d'aventures, mais plutôt d'une réflexion philosophique sur, par exemple, le pouvoir des mots. Qui peuvent nous faire ressurgir de la mort, mais qui se révèlent également un bien fragile bouclier face aux éléments, représentés ici par la mer impitoyable et le froid mortel. Le metteur en scène Jean-Louis Johannides et sa troupe ont pris le parti de l'obscurité, du silence entrecoupé de bruits déchirants et de dialogues profonds délivrés lentement pour rendre hommage à l'œuvre.
Mais revenons à notre début de spectacle, où les lumières s'éteignent et le silence règne. Une pleine minute s'écoule, et peut-être même une deuxième, avant que nous puissions deviner les ombres des acteurs qui s'approchent des gradins et se mettent à parler de manière lente et monotone.
Et c'est malheureusement ici que se situe le cœur du problème. Si le choix d'abandonner en grande partie l'aspect visuel nous a paru légitime, le débit lent et les silences interminables nous ont empêchés d'apprécier la lecture à son potentiel maximum. Il s'agit là d'un spectacle dans lequel on peut s'immerger du début à la fin et adorer, ou alors rester en dehors et indifférent. Et à notre grand regret, l'immersion n'a pas eu lieu. Après en avoir discuté avec le metteur en scène, nous avons appris que les silences servent, entre autres, de temps de méditation "afin de ne pas simplement être des consommateurs". Si cette explication se tient, nombreux sont ceux qui préfèreraient méditer sur le sens profond d'un texte en le lisant eux-mêmes et en s'isolant. La lecture individuelle a aussi comme avantage de ne pas devoir se priver d'importantes parties de son contenu afin de tenir un horaire. Ainsi de nombreux passages ont dû être ôtés pour suivre le fil de l'histoire dans le temps imparti. Ces mêmes passages qui faisaient toute la beauté du texte et poussaient à l'introspection. "Moralisateurs", diraient certains, et c'est d'ailleurs pour cette raison-là que Jean-Louis Johannides a choisi de retirer ces passages de sa lecture plutôt que d'accélérer la cadence afin de pouvoir les intégrer. Si le ton presque inquisiteur des réflexions de Stefánsson est en effet bien présent, les tentatives de réponses aux questions portant sur des thèmes tels que la mort, la détresse et la solitude sont moralisatrices par définition. Il ne nous semble donc pas légitime de chercher à priver la philosophie de ce qui constitue son essence.
De nombreux thèmes ont également dû être effacés, ou du moins leur présence a été fortement diminuée ou sous-entendue. Prenons le cas du monde féminin, très présent dans la seconde partie du roman. Si ce thème a été pratiquement annihilé par cette mise en scène, trois des acteurs, qui sont au total de quatre, sont des femmes. Ainsi le manque serait, en partie, compensé. Le problème, c'est que là où la compagnie a eu des mois pour penser à ces détails, nous n'avons qu'environ une heure pour les assimiler. Nous sommes donc plus enclins à lier ce détail au hasard plutôt qu'à y voir une référence.
Malgré tout, ni le travail ni le talent n'ont manqué. Les idées étaient nombreuses, certaines excellentes, comme le jeu de lumière pour symboliser les vagues, d'autres moins bonnes. Ainsi, la vague de la lenteur et de l'immersion qui était censée nous emporter n'a pas rempli son office. Las et quasiment anesthésiés par cette affluente monotonie, nous nous sommes rapidement échoués au bord de cette mer dans laquelle on a cherché à nous plonger trop rapidement. Après quelques minutes seulement, le spectacle nous avait déjà perdus.
Critique de "Le radieux séjour du monde", par Estelle Gabbud Classe 5B du Lycée Collège de la Planta
mercredi 19 juin 2013
LAISSONS LE SILENCE NOUS ENVAHIR ET NOS PERCEPTIONS PARTIR A LA DERIVE

Jean-Louis Johannides met en scène le roman Entre ciel et terre de Jón Kalman Stefánsson. Une adaptation peu académique, pour un résultat surprenant.

Avant même d'entrer dans la salle, les spectateurs sont déjà plongés dans l'ambiance du roman. Agissant comme un guide, une allée de poissons est là, prête à les diriger vers le spectacle. Ceux qui ont déjà lu le livre de Jón Kalman Stefánsson comprennent tout de suite l'allusion à la mer, thème omniprésent de ce livre. D'autres se demandent ce que des morues en bois peuvent bien faire dans l'antichambre de la scène. Les surprises continuent une fois dans la salle. En effet, une partie des sièges du public a cédé sa place, prolongeant ainsi la scène dans les gradins. Les premières minutes de surprise terminées, le spectacle peut enfin commencer. Dans l'obscurité presque complète une voix s'élève: elle semble émaner de partout, elle pourrait provenir de la scène, de mon voisin ou de la vieille dame assise deux rangs plus loin. Cette voix, ces sons nous englobent, nous donnant l'impression de ne pas être au théâtre, mais bien au cœur de l'histoire.

C'est l'intérêt pour les récits nordiques qui a poussé Jean-Louis Johannides à adapter le roman Entre ciel et terre de Jón Kalman Stefánsson. Ce n'est pas une réécriture destinée à créer des dialogues entre les personnages, mais plutôt une lecture de certains extraits du livre enrichie par des jeux de sons et de lumière. Dans cette même idée, Jean-Louis Johannides n'a pas incarné un personnage dans un acteur, pour ne pas enfermer ce dernier dans un rôle. Les quatre comédiens, un homme et trois femmes, se relaient pour nous raconter l'histoire du gamin, ce jeune pêcheur qui a vu mourir de froid son ami Barður, cet ami parti en mer sans sa vareuse, trop occupé à mémoriser quelques passages du recueil du Paradis perdu de Milton. Nous raconter le périple de ce jeune homme qui part rendre ce livre meurtrier à son propriétaire.
Les quatre acteurs déclament la majeure partie de leur texte sur les gradins, dos au public, dans un noir presque complet. Leurs voix, relayées par des micros HF, nous enveloppent de toutes parts. Ajouté à cela un environnement sonore éclectique, du simple crépitement au bruit assourdissant des vagues. Cette mise en scène se partage entre longs moments silencieux propices aux réflexions personnelles, le jeu des acteurs et parfois un environnement sonore tonitruant, presque terrifiant. De nombreux silences sont voulus par le metteur en scène pour nous faire ressentir le théâtre d'une autre façon et pour faire résonner en nous les textes de Jón Kalman Stefánsson. Avec cette mise en scène, ce n'est pas la vue, sens qui prime normalement dans une pièce de théâtre, mais l'ouïe qui est mise à contribution, une autre façon de concevoir le théâtre.

Cette mise en scène très particulière nous donne vraiment l'impression de faire partie de l'histoire. Grâce aux micros HF des acteurs et à l'environnement sonore très présent, la distance qui sépare habituellement la scène et le public n'existe que très peu. De plus, le fait que les acteurs jouent la plupart du temps dans les gradins, dos au public renforce cette impression de ne pas seulement être un spectateur mais d'être inclus dans l'histoire. Certains moments sont très puissants. Ainsi le passage après la mort de Barður avec le bruit surpuissant et très convaincant de cette mer déchaînée nous transporte dans un tourbillon de sentiments, entre la peur, la fascination et l'ébahissement. Mais malheureusement, ces passages sont bien peu nombreux par rapport aux fréquents silences où les spectateurs attendent impuissants, plongés dans l'obscurité. Un silence propice à la réflexion n'aurait certes pas été désagréable. Cependant, trop de silence tue le silence. Par conséquent, au bout d'un moment, de nombreux spectateurs finissent par trouver le temps long et pensent à autre chose.

Pour terminer, les personnes ayant lu ce livre risquent d'être surprises par les extraits choisis. En effet, le metteur en scène a privilégié les passages relatant l'action plutôt que les nombreuses réflexions plus philosophiques du roman. Si le metteur en scène se justifie en affirmant ne pas vouloir donner de leçon, nous pourrions lui demander alors pourquoi il a choisi de mettre en scène un roman incluant autant de ces réflexions?

Cette adaptation d’Entre ciel et terre de Jón Kalman Stefánsson est dans l'ensemble plutôt réussie, quoique peu conventionnelle. Si vous décidez de tenter cette aventure, un seul conseil: ouvrez grand vos oreilles!


Estelle Gabbud

Critique de "Le radieux séjour du monde", par Noémie Moix Classe 5B du Lycée Collège de la Planta
mercredi 19 juin 2013
PRENDRE LE TEMPS D'ECOUTER LE SILENCE

Le temps d’une représentation, c’est un véritable voyage en Islande que nous propose Jean-Louis Johannides au Théâtre Les Halles à Sierre. Néanmoins, il semblerait qu’une partie des spectateurs ait préféré rester au port.

Il aura suffi d’éteindre les lumières de la salle de spectacle pour monter le décor du Radieux séjour du monde, le nouveau spectacle de Jean-Louis Johannides et de sa Compagnie En déroute. Cette obscurité très dense intrigue le public dès les premiers instants, de même que des voix semblant sortir de nulle part. Cette atmosphère teintée de mystère ne manque pas de mettre les spectateurs aux aguets, s’attendant à tout moment à retrouver leur théâtre habituel, constitué d’un décor, d’acteurs incarnant un rôle bien précis et bien sûr d’une mise en scène claire. Mais à leur grande surprise, ce changement ne se produit pas. La salle reste plongée dans la pénombre tout au long du spectacle, et sous la faible lumière de la scène les acteurs ne cessent d’intervertir leurs rôles, avec pour toute mise en scène la lecture de différents passages du roman Entre ciel et terre, écrit par l’écrivain islandais à la plume si poétique : Jon Kalman Stefansson. En résumé, une mise en scène épurée et atypique, des jeux de lumières ou de sons, et de simples voix pour tout accessoire.
C’est néanmoins avec succès que Johannides nous plonge dans cet univers si particulier, un univers hostile à l’homme qui se retrouve impuissant face à cette mer profonde et glaciale. L’ambiance hors du temps et de l’espace, créée par cette obscurité permanente, est tout à fait adéquate pour conter l’histoire du Gamin, désespérément à la recherche d’une raison de vivre après la perte de son ami Bardur, mort de froid en mer pour avoir voulu apprendre quelques vers supplémentaires du Paradis perdu de Milton, des vers qui lui ont fait oublier son indispensable vareuse à terre. Sous la plume de Stefansson, cette Islande semble un pays vivant dans sa propre époque, un paysage ne faisant pas partie du même monde que le nôtre ; le manque de repères dans la salle convient parfaitement à cette sensation peu commune de se retrouver comme en dehors du monde.
L’adaptation réalisée par Johannides n’est pas qu’une retranscription fidèle du roman ; il a aussi su en faire sa propre œuvre, rendant ainsi l’ambiance de Stefansson tout en ne se contentant pas de jouer exactement ce qui est écrit. Au contraire, il a lu entre les lignes : Entre ciel et terre n’est pas un roman d’aventures aux mille rebondissements ; c’est l’histoire simple d’un héros du quotidien qui pourrait très bien être nous - d’où le choix de ne pas donner à un tel ou un tel acteur le premier rôle – une histoire qui donne matière à réfléchir. Le parcours touchant du Gamin amène beaucoup de questions sur la mort ou encore sur l’âge adulte. Par ce spectacle, le metteur en scène nous fait un cadeau : il nous offre un moment pour réfléchir à ces fatalités de la vie pour lesquelles nous ne prenons que trop rarement du temps. Ces silences durables, cette pénombre et ces voix semblant si proches de nous nous plongent comme dans une bulle très personnelle et sont une occasion unique de laisser libre cours à notre imagination. Le spectacle n’est pas, comme la plupart du temps, imposé mais il est simplement proposé.
C’est peut-être la raison pour laquelle tous les spectateurs n’ont pas accepté de se plonger véritablement dans l’histoire. Le Radieux séjour du monde n’est pas un spectacle divertissant à aller voir afin d’oublier ses soucis, ou lorsque nous avons trop de choses auxquelles penser. Il faut prendre le temps d’aller voir cette pièce, de se laisser porter aux réflexions personnelles proposées. Néanmoins, si nous sommes enclins à nous investir dans la représentation, Johannides réussit brillamment le pari de non seulement nous présenter un spectacle, mais aussi de nous y faire participer.
Critique de "Le radieux séjour du monde", par Amal Osman, Classe 5B du Lycée Collège de la Planta
mercredi 19 juin 2013
DES MOTS ET DES MORTS
Lecture scénique du Radieux séjour du monde au Théâtre Les Halles


Le metteur en scène Jean-Louis Johannides nous laisse sur notre faim avec son Radieux séjour du monde, adapté du roman Entre ciel et terre de l’écrivain islandais Jón Kalman Stefánsson.
Du silence et de l’obscurité, suivis par de l’obscurité et du silence, puis encore du silence et toujours plus d’obscurité. Finalement, la salle s’illumine peu à peu, laissant apparaître un homme et trois femmes sur une scène vide, et nous découvrons par la même occasion un important dispositif sur les gradins censé représenter le rivage. Les comédiens s’y asseoient et fixent la scène, comme si quelque chose se déroulait sous leurs yeux. Après quelques mots de leur part, on comprend vite que ce sont des morts qui sont là pour nous raconter la vie de personnes ayant vécu dans un passé pas si lointain.
Ils nous content l’histoire d’un pêcheur tellement amoureux de la poésie qu’il en est mort. Trop occupé à retenir des vers du Paradis Perdu, Barður oublie en effet d’emporter sa vareuse lors d’un périple en mer. Les mots n’étant pas assez forts pour le protéger des attaques de la mer et des morsures du froid, il meurt dans les bras de son meilleur ami, un gamin âgé tout de même de vingt ans. Ledit gamin, ne sachant plus vraiment s’il veut continuer à vivre, se donne pour devoir de rapporter Le Paradis Perdu à son propriétaire, un vieux capitaine aveugle. Quitte à traverser de vastes étendues enneigées, quitte à braver des températures polaires, quitte à peut-être mourir la seconde qui suit la restitution du recueil.
La mise en scène de Johannides s’articule autour de deux plans : l’estrade où se projettent des scènes invisibles à nos yeux et le rivage où se situent le public et les narrateurs défunts qui essaient d’animer ce qu’ils voient à l’aide de mots. Et pour permettre à ces mots de résonner, Johannides a décidé de privilégier à certains instants des moments de silence qui laissent au spectateur le temps de réfléchir. En effet, à certains moments les mots nous submergent tellement ils abondent, tellement ils nous touchent par leur beauté, leur justesse; mais la seconde d’après, ils sont noyés dans un silence et une obscurité oppressants. À d’autres moments, l’obscurité totale laisse le choix au spectateur de voir ce qu’il a envie de voir. Le public doit faire ses propres choix, ce qui est complètement en opposition avec notre monde où règne la surenchère et où l’on manque parfois de liberté.
Le problème est que tout le monde n’est pas réceptif à ce genre de mise en scène et qu’il faut rentrer dans le bain dès le début pour apprécier ce récit à sa juste valeur. Ce qui a principalement empêché cela est l’omniprésence du silence et de l’obscurité. Il est vrai que le silence peut être un langage en lui-même et exprimer bien plus de choses que les mots, à condition qu’il soit utilisé précautionneusement. Pour ce qui est de l’absence de lumière, Kant aurait dit que « dans les ténèbres, l’imagination travaille plus activement qu’en pleine lumière ». Tout cela change effectivement notre rapport aux sens, agressés au quotidien, incessamment sollicités. Un peu de répit est donc bien sûr le bienvenu, mais n’aurait-il pas fallu justement veiller à ne pas faire durer indéfiniment ces instants de vide sensoriel pour ne pas prendre le risque de déstabiliser et ennuyer le public ? Il est certes intéressant que le metteur en scène n’impose rien et qu’il se contente de proposer, mais tout reste une question de juste milieu : le but n’est pas que toutes les clés de la réflexion soient livrées au spectateur et qu’il n’ait plus qu’à regarder bêtement ce qu’on lui sert, mais il ne faut pas non plus le laisser sur sa faim en le privant de ses sens. Et cela s’est parfaitement ressenti dans la salle : à certains moments, il fallait tendre le cou, tendre l’oreille, se tortiller sur sa chaise pour capturer des bribes de poésie et quelques images par-ci par-là.
Mais lorsque les comédiens brisent ce silence et se mettent à parler, nous avons droit à un enchaînement de mots, parfois touchants, parfois durs, souvent vrais. Il est en effet facile de se glisser dans la peau de ce gamin qui n’ose pas vivre après la mort d’un être cher et qui s’interroge sur le pouvoir salvateur ou destructeur de la poésie. Le radieux séjour du monde aurait considérablement gagné en qualité si les mots avaient occupé une plus grande place.
Au final, on retient un récit parfois lent et monotone qui tangue sur une mer trop calme, trop plate ; un récit qui parfois nous submerge de flots de mots offerts par des morts, des mots qui sonnent justes.

Amal Osman